Le titre de cet article est emprunté à un atelier de La Fabrique du Changement de Bordeaux du 15 mai 2018, dont les deux animatrices avouaient n’avoir suivi aucune formation ni en forêt ni en permaculture… je me suis donc cru autorisé à mêler mon grain de sel.

Nous vivons une époque particulière et inédite dans l’histoire de l’humanité. Dans nos sociétés dites « avancées », la majorité des êtres humains vivent désormais largement coupés de la nature qui n’apparaît souvent plus que comme un décor lointain. Dans l’organisation du travail comme de la société, tout semble devenu très spécialisé, séparé, avec chacun son rôle bien précis à jouer, dans un contexte d’accélération dont on ne perçoit pas la limite, même si on la pressent confusément inéluctable.
Parallèlement à ce recul du naturel, du concret, du local, semble triompher l’artificiel (ah, les promesses de l’I.A. !), le dématérialisé, le numérique, le virtuel, l’instantané, où toute limite de l’espace et du temps semble comme abolie. Il en résulte une perte de sens, un sentiment de disjonction croissante entre les personnes, ceux qui sont dedans et ceux qui restent dehors, par choix ou par la force des choses. Pour tenter de combler l’écart et conserver une cohésion à un monde qui s’atomise en même temps qu’il se globalise, la permaculture peut être un puissant outil d’analyse, de réflexion… et surtout d’action.

 

Permaculture : De Quoi Parle-t-on ?

“La permaculture est une science et un art visant à aménager des écosystèmes humains – éthiques, durables et robustes – en harmonie avec la nature” ( Steve Read).

C’est une approche globale de conception des systèmes, inspirée à l’origine par une observation attentive des écosystèmes forestiers, qui permet :

  • D’appréhender un système dans sa globalité (approche holistique), d’observer comment les parties d’un système sont reliées,
  • de réparer des systèmes défaillants en appliquant des principes issus de systèmes durables fonctionnels,
  • d’observer et d’apprendre des systèmes naturels en fonctionnement,
  • d’organiser et de planifier l’intégration de l’être humain dans les écosystèmes sans les abîmer, en intégrant une éthique qui anticipe les carences en matière de connaissance et de compréhension des milieux,
  • donc de concevoir, planifier et réaliser des écosystèmes humains durables, écologiquement soutenables, socialement équitables, économiquement viables.

Outil de conception systémique et holistique accessible à tous, la permaculture peut être mise en œuvre partout, à différentes échelles, et s’appuie sur trois principes éthiques :

  • Prendre soin de la Terre
  • Prendre soin des êtres humains
  • Créer l’abondance et redistribuer les surplus

Nous sommes donc bien dans notre sujet, celui de l’économie, de l’entreprise, de l’homme et de son environnement. Entre ces principes de portée générale et les multiples déclinaisons sur le terrain, outils, techniques, etc. on trouve les 12 principes de la permaculture, formulés par l’Australien David Holmgren (en photo).

  1. Observer et interagir
  2. Capter et stocker l’énergie
  3. Obtenir une production
  4. Appliquer l’autorégulation et accepter à la rétroaction
  5. Utiliser et valoriser les ressources et les services renouvelables
  6. Ne produire aucun déchet
  7. La conception, des grandes structures aux détails
  8. Intégrer au lieu de séparer
  9. Utiliser des solutions lentes et à petite échelle
  10. Se servir de la diversité et la valoriser
  11. Utiliser les bordures et valoriser la marge
  12. Face au changement, être inventif

Comme on le voit, le champ d’application de ces 12 principes dépasse largement la conception de lieux écologiques : il s’agit de véritables outils de ré-éducation de la pensée… Appliqués à la production végétale et agricole, les résultats sont stupéfiants. Une référence désormais mondialement connue est celle de la Ferme du Bec-Hellouin, créée de toutes pièces en 2007 dans un fond de vallon inculte de Normandie. Ramenées au mètre carré cultivé, les productivités sont aujourd’hui incomparablement plus élevées qu’en agriculture traditionnelle spécialisée.

 

Moins d’Intrants, Plus de Rendement

Dans cette dernière, l’objectif de production est unique : tout ce qui vient le contrarier constitue un obstacle à éliminer. Pour faciliter la mécanisation, la standardisation et l’uniformisation sont de mise. Arriver à maintenir un équilibre artificiel, lutter contre les ravageurs, est un combat de tous les instants, à grand renfort d’énergie fossile et d’agrochimie, qui ne souffre aucune faiblesse, aucun répit. La logique est celle de la compétition poussée à son paroxysme, qui mène vers des impasses désormais connues : vulnérabilité au changement et aux agressions, épuisement des ressources et des sols, etc. Et ne parlons pas du suicide des agriculteurs ni de leurs maladies professionnelles, sujets tabous s’il en est.

En permaculture, les productions sont multiples et entrecroisées. Placées à des étages différents, elles optimisent l’espace y compris en 3D en explorant la verticalité. Loin de se gêner, elles vont même jusqu’à se rendre des services entre elles. Par exemple, l’odeur de la tomate repousse le piéride du chou ; l’aneth ou le fenouil éloignent les pucerons, les araignées rouges et les teignes du poireau. Et les résultats ne tardent pas : au Bec-Hellouin, pour 1000 mètres carrés cultivés, la valeur récoltée a été́ dès la première année de 32 000 €, et de 55 000 € la troisième année. Des études menées par l’INRA sur plusieurs années confirment la viabilité économique du modèle. La logique de la coopération, plus délicate à mettre en place, se révèle plus féconde et plus durable sur le long terme.

Certes, tout ceci ne se fait pas en un jour, ni sans efforts ni échecs. En s’inspirant de ces expériences qui ont fait leurs preuves, quelles pistes concrètes en retirer pour améliorer nos pratiques de management et de conduite de l’entreprise, jusque dans sa dimension « RSE » ?

 

La Permaculture Appliquée aux Organisations


Le plus simple est de reprendre nos 12 principes et de les confronter à nos pratiques, nos organisations, nos modes de fonctionnement. La place manque pour les traiter tous, quelques exemples d’interprétation personnelle et subjective :
Principe 1 : Observer et interagir
Prendre le temps de regarder et écouter avant de décider. Aller au contact du terrain et des personnes. Ne pas avoir peur de « perdre du temps » et de se mouiller.
Principe 4 : Appliquer l’autorégulation et accepter à la rétroaction
Ne pas fixer d’objectifs inatteignables (à soi, aux autres). Se remettre en cause. Accepter que les critiques visent d’abord les organisations plutôt que les personnes.
Principe 8 : Intégrer au lieu de séparer
L’optimum global n’est pas la résultante des optima locaux (Principe LEAN). Mon déchet est ta matière première (écosystème économique). Ensemble nous décrochons ce marché, inatteignable séparément. Poser une limite à la division du travail inhérente au post-capitalisme actuel.
Principe 9 : Utiliser des solutions lentes et à petite échelle
Ne pas confondre vitesse et précipitation. La « slow-tech », et si c’était aussi pour moi ? Penser global, agir local. Me diversifier sans me disperser. Garder un client, c’est moins cher que d’en acquérir un nouveau.
Principe 11 : Utiliser les bordures et valoriser la marge
Bordures et marges (lisières, haies…) sont des zones de transition, très riches écologiquement : les bordures (et les “borderlines” ?…) à la source de la valeur.Sortir de sa zone de confort pour trouver cette valeur. Et si la vraie valeur venait de vos « éléments difficiles » ? Et si la solution venait d’un regard extérieur décalé ?
Celui d’un Manager de Transition par exemple ? Pour conduire le changement jusque dans la transition écologique ?
On le voit, l’exercice (à conduire par exemple sous forme de carte mentale) peut mener très loin. Pour lui donner sa pleine mesure, il est utile de se faire accompagner, en particulier sur le plan opérationnel. car c’est dans la pratique et le terrain que se jugent la pertinence des diagnostics et des solutions. 

 

 Etienne Roger – Directeur des Opérations / Directeur Général

“Ayant bénéficié d’une double formation d’ingénieur (Centrale / Eaux & Forêts) j’ai construit mon parcours depuis 25 ans dans des PME en développement avec quelques parenthèses dans les institutions publiques, pour des missions de direction générale et développement de projets en régions, ainsi qu’en création d’entreprises.
Au plus près du terrain et territoire, je sais que la valeur d’une entreprise tient avant tout aux personnes qui la composent, et que sa force est liée à sa façon d’envisager la fragilité.”